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De l'horloge de Voltaire au souffle d'Aristote 2:38 Blythe: Alors, pour poser les bases, il faut qu'on s'arrête sur ce duel intellectuel entre le mécanisme et le finalisme. C'est un peu le match aller-retour de l'histoire des idées. D'un côté, on a les mécanistes, avec Descartes au XVIIe siècle, qui voient le corps comme une horloge. Voltaire dira même plus tard que l'univers est une horloge sans horloger . C'est l'idée que si on connaît toutes les pièces et comment elles s'emboîtent, on a tout compris.
3:02 Eli: Oui, et de l'autre côté, on a Aristote, bien plus ancien, qui nous parle de finalité. Lui, il regarde une main et il se dit : « Cette main existe *pour* attraper des objets » . L'organe explique la fonction, en quelque sorte. C'est ce qu'on appelle le finalisme : tout dans le vivant aurait un but, une intention. C'est beaucoup plus rassurant, non ? Ça donne du sens à notre existence. Mais pour la science moderne, c'est un peu suspect parce qu'on ne peut pas prouver cette « intention » de la nature.
3:28 Blythe: C'est exactement là que le bât blesse. Si tu dis qu'il y a un but, tu suggères une intelligence derrière. Et la science, elle, veut des preuves matérielles. Mais attends, il y a un troisième larron qui arrive pour essayer de mettre tout le monde d'accord : Emmanuel Kant. Lui, il fait une pirouette géniale. Il dit, en gros : « On ne peut pas prouver qu'il y a une finalité dans la nature, mais on est obligés de faire *comme si* il y en avait une pour comprendre comment un organisme fonctionne » . C'est ce qu'il appelle une idée régulatrice.
3:58 Eli: C'est malin ! C'est comme si on utilisait une métaphore pour avancer. Kant explique que contrairement à une montre, un être vivant se répare tout seul, il se reproduit. Deux montres ne feront jamais une troisième petite montre, alors que deux chats, bah... tu connais la suite . C'est ce qu'il appelle la « force formatrice ». Le vivant n'est pas juste passif, il est acteur de sa propre construction.
4:18 Blythe: Et c'est ce qui nous amène à la définition plus moderne du « vivant » comme organisme. On ne parle plus juste de morceaux de viande, mais d'un système où tout est lié. Claude Bernard, le grand médecin, parlait d'une « harmonie réciproque » . Si tu touches à un organe, tout l'ensemble réagit. C'est l'homéostasie, tu sais, cette capacité qu'on a à maintenir notre température à 37 degrés même s'il fait -10 dehors .
4:42 Eli: Bah, tu vois, c'est ce « comment » du vivant qui est fascinant. Ce n'est pas juste exister, c'est maintenir un équilibre dynamique contre la mort. Xavier Bichat disait que la vie, c'est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort . C'est une définition un peu sombre, mais hyper puissante. On est en lutte permanente contre le chaos extérieur.
4:59 Blythe: Mais du coup, si on définit le vivant par cette résistance, ça veut dire que dès que cette résistance faiblit, on bascule dans le non-vivant ? C'est là que la question du « à partir de quand » devient super épineuse, surtout quand on commence à parler de l'embryon ou du fœtus. On passe d'un débat de labo à un débat de tribunal.
5:17 Eli: Ah, tu touches au point sensible. Le statut juridique ! En France, on a ce truc un peu étrange : l'embryon est considéré comme un « être humain », mais pas comme une « personne juridique » . On est dans l'entre-deux. Il n'a pas de droits propres tant qu'il n'est pas né vivant et viable. C'est une distinction qui paraît technique, mais elle change tout sur le plan éthique.
5:35 Blythe: C'est clair. Et c'est ce qui nous montre que le vivant n'est pas qu'une réalité biologique qu'on observe sous un microscope. C'est une construction sociale et juridique. On décide, par la loi, à quel moment on commence à protéger la vie. Et ce curseur, il bouge selon les époques et les technologies. On va voir que c'est la même chose pour les animaux et même pour les plantes.