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Les trois visages de l'activité humaine selon Hannah Arendt 7:40 Blythe: En parlant de spécificité humaine, j’ai souvent entendu parler d’Hannah Arendt pour le bac. Elle a une façon très particulière de classer ce qu’on fait de nos journées, non ? Elle ne met pas tout dans le même panier "travail".
7:53 Eli: Ah, Arendt ! Son bouquin *La Condition de l'homme moderne*, c'est la Bible pour ce sujet. En gros, elle dit que si on appelle tout "travail", on ne comprend plus rien à notre vie. Elle distingue trois activités fondamentales de la *vita activa* : le travail, l'œuvre et l'action.
8:09 Blythe: Attends, "travail" et "œuvre", c’est pas la même chose ? Quand un artiste travaille sur une peinture, c’est son œuvre, non ?
8:16 Eli: Pour elle, c’est très différent. Le "travail", c’est ce qui correspond au processus biologique du corps humain. C’est tout ce qu’on fait pour maintenir la vie : produire de la nourriture qu’on va manger tout de suite, faire le ménage, s’occuper des besoins vitaux. C’est cyclique, c’est répétitif, et ça ne laisse rien derrière soi. C’est le domaine de l’*animal laborans*—l’homme comme animal qui travaille pour survivre.
8:36 Blythe: Donc, si je fais à manger et que c'est dévoré en dix minutes, c'est du "travail" ?
8:40 Eli: Exact. Par contre, l' "œuvre", c'est le domaine de l'*homo faber*. Là, on fabrique des objets durables qui vont constituer le "monde". Une table, une maison, un livre, un pont. Ces choses-là ne sont pas consommées immédiatement, elles restent. Elles nous offrent un cadre stable, un toit, une culture. L’œuvre transforme la nature en un monde humain habitable.
9:02 Blythe: Ok, je vois la nuance. Le travail nous maintient en vie, l'œuvre construit notre environnement. Et c’est quoi le troisième truc ? "L’action" ?
9:10 Eli: L’action, c’est le sommet pour Arendt. C’est la politique, au sens noble du terme. C’est quand on interagit avec les autres par la parole. C’est là qu’on révèle "qui" on est, et pas seulement "ce" qu’on est. C’est le domaine de la liberté et de l’imprévisibilité. Le problème, selon elle, c’est que notre société moderne a tout envahi avec la logique du "travail". On traite tout comme des biens de consommation qu’on doit produire et détruire sans cesse.
9:36 Blythe: C’est vrai qu’on parle tout le temps de "productivité", même pour nos loisirs ou nos relations.
9:42 Eli: C’est exactement ce qu’elle dénonce ! Elle appelle ça le "sacre de l’*animal laborans*". On est devenus une société de travailleurs où même les politiciens ou les artistes sont jugés sur leur rentabilité économique. On a perdu le sens de l’œuvre durable et de l’action libre. Pire, le loisir n’est plus qu’un temps de récupération pour pouvoir retourner travailler le lendemain. On est enfermés dans la boucle biologique production-consommation.
10:06 Blythe: Ça fait un peu peur. Mais du coup, son idée, c’est qu’on devrait moins travailler pour pouvoir plus "agir" ?
10:11 Eli: En fait, elle s’inquiète d’un paradoxe. On développe des machines incroyables pour nous libérer du labeur pénible—ce qu’elle appelle "l’esclavage de la nécessité"—mais on ne sait plus quoi faire de cette liberté. On est des travailleurs sans travail. Si on n’a plus de job, on se sent inutiles parce qu’on a oublié comment être des citoyens ou des créateurs d’œuvres durables.
10:31 Blythe: C’est ce que je ressens parfois quand je vois des gens stresser pour leur retraite. Ils ont tellement été définis par leur boulot qu’ils ont l’impression de ne plus exister socialement s’ils ne "travaillent" plus.
6:48 Eli: C’est tout à fait ça. J’ai lu un article sur le site des Bernardins qui expliquait que le chômage, ce n’est pas seulement un problème d’argent, c’est une perte de reconnaissance. Dans notre société, le travail est devenu le seul critère de valeur sociale. On a oublié la *praxis* des Grecs—l’activité qui a sa fin en elle-même, comme la morale ou la politique. On est obsédés par la *poiesis*, la fabrication d’objets utiles ou de services vendables. On a besoin de redécouvrir que la dignité humaine ne se résume pas à notre fiche de paie.