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La robustesse contre l'optimisation 11:56 Blythe: Tu as mentionné tout à l'heure Olivier Hamant et son idée de « robustesse ». Je voudrais qu'on s'y arrête deux secondes, parce que ça me semble être un point clé pour comprendre les « politiques du possible ». En gros, il dit qu'on s'est planté de stratégie en voulant tout optimiser ?
12:13 Eli: C'est exactement ça. Dans nos sociétés modernes, on a cherché la performance maximale dans tous les domaines : l'agriculture, l'économie, même l'éducation. On veut le meilleur rendement avec le moins de moyens possibles. Sauf que, comme l'explique Hamant dans *La troisième voie du vivant*, un système ultra-optimisé est extrêmement fragile . Au moindre choc, il s'effondre parce qu'il n'a aucune marge de manœuvre, aucune roue de secours.
12:36 Blythe: C'est un peu comme une voiture de course : elle va super vite sur une piste parfaite, mais au premier nid-de-poule, elle explose. Alors qu'un vieux 4x4, c'est lent, ça consomme, mais ça passe partout.
12:48 Eli: C'est une super image ! Le vivant, lui, a choisi la stratégie du 4x4. Il utilise ce que Hamant appelle la « sous-optimalité » : il y a de la redondance, des erreurs, des lenteurs, des trucs qui ne servent à rien en apparence . Mais c'est précisément ce qui lui permet de s'adapter quand l'environnement change brutalement. Si une espèce de plante a dix manières différentes de capter l'azote et que l'une d'elles ne marche plus, elle survit grâce aux neuf autres.
13:10 Blythe: Et donc, l'idée, ce serait d'appliquer cette logique à nos sociétés ? Faire de la politique « robuste » plutôt qu'optimisée ?
13:18 Eli: Voilà. Ça veut dire accepter une certaine forme de sobriété, de lenteur, et surtout de diversité. En agriculture, par exemple, au lieu de faire des monocultures géantes optimisées pour un seul engrais, on privilégie la biodiversité des sols et des semences. C'est ce que défend Didier Helmstetter dans son « Potager du Paresseux » : travailler *avec* la logique du vivant plutôt que contre elle .
13:41 Blythe: Mais dans un monde où tout va à 200 à l'heure et où la compétition est reine, c'est presque un acte révolutionnaire de prôner la lenteur et la redondance, non ?
13:49 Eli: Complètement. C'est une remise en cause radicale du modèle extractiviste. Ce modèle qui consiste à puiser toujours plus dans les ressources pour nourrir une croissance infinie. Le vivant nous apprend qu'il y a des limites planétaires, comme le rappellent David Attenborough et Johan Rockström dans leur documentaire . Si on dépasse ces limites, les équilibres s'effondrent.
14:07 Blythe: Donc, la politique du possible, c'est aussi la politique des limites. Reconnaître qu'on ne peut pas tout faire, tout avoir, tout de suite. Ça demande une sacrée maturité collective.
14:18 Eli: Et ça demande aussi de repenser notre rapport à la technologie. On a souvent tendance à croire que la science va nous sauver avec des solutions miracles, genre la géo-ingénierie pour refroidir la planète. Mais certains podcasts de France Culture alertent sur ces apprentis sorciers . Est-ce qu'on veut vraiment manipuler la biosphère à l'aveugle, ou est-ce qu'on préfère faire confiance à la résilience naturelle du vivant ?
14:39 Blythe: C'est là que le concept de « géomimétisme » de Pierre Gilbert devient intéressant . Au lieu de vouloir « réparer » la Terre avec des machines, on s'inspire des écosystèmes pour réguler le climat. On protège les baleines, le plancton, les zones humides, parce qu'ils sont les meilleurs puits de carbone au monde.
1:07 Eli: Exactement. On passe d'une technologie de domination à une technologie de collaboration. On ne « gère » plus la nature, on s'allie avec elle. C'est une perspective beaucoup plus enthousiasmante, non ? On n'est plus les seuls à porter le poids du monde sur nos épaules, on a des millions d'alliés silencieux qui font le boulot avec nous depuis des milliards d'années.
15:14 Blythe: C'est beau dit comme ça. Mais ça veut dire qu'il faut aussi accepter de lâcher le contrôle. Et le contrôle, c'est un peu l'obsession de nos gouvernements. On le voit bien avec la gestion des crises sanitaires ou environnementales. On veut des chiffres, des courbes, des prédictions.
15:30 Eli: Oui, et c'est là qu'on touche aux limites de notre démocratie actuelle. Comment représenter les intérêts de ceux qui ne votent pas ? Les générations futures, les animaux, les forêts ? C'est le défi des années à venir : inventer une démocratie qui soit capable d'écouter les signaux du vivant.