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L'illusion du sujet souverain 2:23 Blythe: Tu parlais de "sujet souverain" juste avant, et ça me fait tiquer. On nous a toujours appris que ce qui nous définit, c'est notre capacité à dire "Je", à être conscients de nous-mêmes, contrairement au reste du vivant qui serait juste... bah, vivant, quoi. C'est l'héritage de Descartes, non ? L'homme "maître et possesseur de la nature". Mais quand je lis Patrick Juignet, il dit un truc qui m'a scotchée : il parle d'un "Homme sans corps ni esprit" . C'est une provocation ou il est sérieux ?
2:49 Eli: C'est très sérieux, mais c'est une provocation intellectuelle pour nous forcer à sortir du dualisme. Juignet explique que l'opposition corps-esprit est un "faux problème" . En fait, au lieu de voir l'humain comme une âme coincée dans une machine biologique, il propose une ontologie pluraliste. L'humain, c'est un empilement de niveaux d'organisation : physique, chimique, biologique, et enfin un niveau cognitif et représentationnel qui génère la pensée. Mais attention, ce niveau cognitif n'est pas "hors" du monde, il émerge de la complexité biologique .
3:16 Blythe: Ah, donc ce n'est pas que l'esprit est supérieur, c'est juste une couche de complexité supplémentaire ? Mais alors, si on n'est qu'un empilement de couches, qu'est-ce qui nous reste de "spécial" ? On n'est plus qu'un oignon très sophistiqué ?
3:28 Eli: Un oignon, si tu veux, mais un oignon capable de se représenter le reste de l'univers ! Ce que Juignet souligne, c'est que l'autonomie de la pensée est réelle -- on peut faire des maths et de la logique -- mais qu'elle est irréductible à son support . Et c'est là que ça rejoint les critiques du posthumanisme. Des auteurs comme Baptiste Morizot, cités dans le séminaire de l'Institut Momentum, rejettent l'idée d'un humain défini par "auto-extraction" du reste du monde . Ils disent que nous sommes des "hybrides".
3:49 Blythe: Des hybrides ? Genre cyborgs ou c'est plus métaphorique ?
3:54 Eli: Les deux ! Haraway utilise la figure du cyborg pour briser les barrières entre l'organique et la machine, mais elle parle aussi d'espèces compagnes . L'idée de base, c'est que l'humain n'est jamais "seul". On co-évolue. Pense à ton microbiome : tu as plus de cellules non-humaines (des bactéries, des microbes) dans ton corps que de cellules humaines ! Marc-André Selosse l'explique super bien dans son livre *Jamais seul* . On est des écosystèmes ambulants. Alors, dire "Je" en pensant qu'on est une entité pure et isolée, c'est une sacrée fiction biologique.
4:28 Blythe: C'est fou quand on y pense. Mon "Je" est en fait un "Nous" bactérien. Mais du coup, si on n'est plus ces sujets souverains, comment on justifie encore notre domination ? Si la frontière est poreuse, l'argument du "on est les seuls à être intelligents" tombe un peu à l'eau, non ?
4:46 Eli: Exactement. Baptiste Morizot, qui est une figure centrale dans ces débats, dit que l'erreur de l'humanisme classique a été de définir l'humain par ce qu'il a "en plus" ou "en moins" par rapport aux animaux, au lieu de le définir par ses relations . Il plaide pour un "humanisme relationnel". On ne se définit pas par notre essence propre, mais par la manière dont on interagit avec les autres vivants. C'est un basculement total de perspective.
5:12 Blythe: Donc, au lieu de se demander "Qu'est-ce que l'homme ?", on devrait se demander "Avec qui et par quoi l'homme est-il fait ?". Ça change tout pour le concours, parce que ça veut dire que "penser l'humain au-delà", ce n'est pas s'envoler vers les étoiles, c'est au contraire replonger dans la boue et les racines.