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Le blé, le grand allié des bureaucrates 6:11 Blythe: On en vient au cœur du problème : pourquoi le blé ? Pourquoi pas les pommes de terre ou les ignames ? Les Incas mangeaient des patates, non ? Pourquoi Scott dit que seuls les États céréaliers ont vraiment prospéré au début ?
6:23 Eli: C'est la thèse la plus géniale du livre. Scott explique qu'il y a une "affinité élective" entre l'État et les céréales. Les céréales ont des propriétés magiques pour un collecteur d'impôts. D'abord, elles poussent au-dessus du sol. Tout le monde peut voir quand le blé est mûr. Tu ne peux pas cacher ta récolte de blé comme tu caches des carottes ou des tubercules qui restent bien sagement sous terre.
6:44 Blythe: Ah ouais, j'imagine le percepteur qui arrive : "Alors, c'est quoi cette bosse dans ton jardin ?" Et le paysan : "Rien du tout, juste des cailloux !" Alors qu'avec le blé, c'est grillé d'avance.
4:15 Eli: Exactement ! Le blé est "lisible". Il mûrit en même temps, ce qui permet à l'État d'envoyer ses soldats exactement au moment de la moisson pour prendre sa part. Et ce n'est pas tout : les grains sont divisibles, transportables et surtout, ils se conservent super bien. Tu peux les stocker dans des greniers d'État pour nourrir tes soldats, tes prêtres et tes scribes. Essaie de faire ça avec des patates ou des fruits, ça pourrit en deux semaines.
7:15 Blythe: Donc les céréales, c'est un peu l'ancêtre de la monnaie numérique ? Facile à compter, facile à stocker, et impossible à falsifier.
7:24 Eli: C'est tout à fait ça. Scott va jusqu'à dire que l'État n'est pas né *de* l'agriculture, mais *des* céréales. Il n'y a pas d'État de l'igname ou du manioc. Pourquoi ? Parce que l'igname, tu peux la laisser en terre pendant deux ans et la déterrer seulement quand tu as faim. Pour un État, c'est un cauchemar administratif ! Comment tu taxes un truc qui reste caché et qu'on récolte au compte-gouttes ?
7:45 Blythe: C'est fou de se dire que notre régime alimentaire actuel est peut-être le résultat d'une stratégie fiscale datant de 4000 ans. On mange des céréales parce que c'était plus facile à voler pour les rois de l'époque.
7:56 Eli: C'est une vision très provocatrice, mais Scott l'appuie avec des preuves solides. Il montre que l'écriture elle-même est née de ce besoin de compter les grains. Les premières tablettes d'argile en Mésopotamie, ce ne sont pas des poèmes d'amour, ce sont des listes de stocks de céréales, des registres de taxation et des recensements de main-d'œuvre. L'écriture, c'est d'abord un outil de comptabilité pour l'élite.
8:16 Blythe: Sympa... La littérature a commencé par un tableur Excel. Mais attends, si les céréales sont si géniales pour l'État, elles ne l'étaient pas forcément pour les gens, si ? J'ai lu que la santé des premiers agriculteurs était catastrophique par rapport aux chasseurs-cueilleurs.
8:31 Eli: Ah mais c'est un désastre total ! Scott cite des études sur les squelettes de l'époque. Les premiers agriculteurs étaient plus petits, avaient des carences nutritionnelles énormes et leurs dents étaient ravagées par les glucides des céréales. Sans compter les maladies. Quand tu regroupes des milliers de gens, des vaches, des cochons et des poules dans un espace réduit, tu crées ce qu'il appelle "la tempête épidémiologique parfaite".
8:53 Blythe: Les zoonoses, c'est ça ? Les maladies qui passent de l'animal à l'homme.
8:57 Eli: Voilà. La variole, la grippe, la rougeole, la peste... Tout ça, ce sont des cadeaux de la sédentarité et de la domestication. Les chasseurs-cueilleurs étaient trop dispersés pour que ces virus survivent. Mais dans l'État céréalier, c'est le paradis pour les microbes. L'ironie, c'est que l'État, qui se présente comme un protecteur, était en fait le principal vecteur de mort par maladie.
9:16 Blythe: Donc, on a un système qui nous rend malades, qui nous fait travailler plus dur — parce que cultiver du blé, c'est plus éreintant que de ramasser des baies — et qui nous taxe en plus. Pourquoi on n'a pas fait sécession tout de suite ?
9:28 Eli: Mais ils l'ont fait ! On va voir que la fuite était la réponse numéro un. L'État était si fragile qu'il passait son temps à essayer d'empêcher ses sujets de s'enfuir. Les murailles des premières cités, selon Scott, elles n'étaient pas seulement là pour empêcher les ennemis d'entrer, mais surtout pour empêcher les contribuables de sortir !