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Le rôle ambigu de l'Arabie Saoudite 9:04 Lena : Alors là, Miles, on entre dans le vif du sujet. L’Arabie Saoudite. Laurent insiste beaucoup sur les liens entre la famille Bush et la famille royale saoudienne. Il parle de « l’alliance du pétrole ». Et c’est vrai que quand on regarde les chiffres, c’est massif. Mais est-ce que ça suffit à prouver une complicité dans les attentats ?
9:22 Miles : C’est la thèse la plus solide et, en même temps, la plus explosive de Laurent. Il faut se rappeler qu’à l’époque où il écrit, l’administration Bush fait tout pour protéger l’image de Riyad. Laurent, lui, met les pieds dans le plat. Il rappelle que 15 des 19 pirates de l’air étaient Saoudiens. Il parle de l’évacuation de membres de la famille Bin Laden du sol américain juste après le 11 Septembre, alors que tout l’espace aérien était fermé. C’est un fait qui a été confirmé plus tard, même si les conditions exactes restent débattues.
9:48 Lena : J’ai lu des détails là-dessus dans *Blood and Oil* de Bradley Hope. Il explique comment la relation entre les États-Unis et les Saoudiens est une sorte de pacte faustien : de l’énergie contre de la sécurité. Laurent suggère que ce pacte est allé jusqu’à ignorer le financement du terrorisme par des membres de l’élite saoudienne. C’est ce qu’on appelle souvent les « 28 pages » censurées du rapport de la commission, non ?
10:10 Miles : Exactement ! Ces fameuses 28 pages qui ont mis des années à être déclassifiées. Elles pointaient du doigt des soutiens logistiques et financiers que certains pirates auraient reçus de la part d’individus liés au gouvernement saoudien en Californie. Laurent, dans son bouquin, était déjà sur cette piste. Il décrivait un système où l’argent du pétrole finançait indirectement, via des fondations charitables, la structure même d’Al-Qaïda. Et là, on n’est plus dans la théorie du complot, on est dans la realpolitik bien crasse.
10:36 Lena : Mais attends, si on suit Laurent, est-ce qu’il dit que le gouvernement saoudien, en tant qu’entité, était au courant ? Ou c’est juste des « électrons libres » au sein de la famille royale ? Parce que la nuance est énorme.
10:48 Miles : C’est là que Laurent est parfois un peu flou, volontairement ou non. Il joue sur l’idée que dans une monarchie absolue comme l’Arabie Saoudite, rien ne se fait sans l’aval du sommet. Mais la réalité est sans doute plus complexe, avec des factions rivales. Aimen Dean, dans *Nine Lives*, explique très bien comment Al-Qaïda a réussi à infiltrer certains cercles financiers saoudiens. Laurent, lui, préfère voir une intentionnalité politique globale. Pour lui, les Saoudiens tenaient les Américains par le portefeuille, et les Américains ont préféré fermer les yeux sur le monstre qu’ils avaient aidé à créer pendant la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan.
11:21 Lena : C’est le concept du « retour de flamme », le *blowback*. On finance des moudjahidines pour battre les Russes, et vingt ans plus tard, ils se retournent contre nous. Laurent montre que cette relation ne s’est jamais vraiment arrêtée. Mais ce qui me perturbe, c’est le lien qu’il fait avec les Bush. Il présente ça presque comme une affaire de famille. C’est un peu poussé, non ?
11:40 Miles : C’est son côté « enquêteur de réseaux ». Il remonte jusqu’aux années 70, aux investissements de James Bath, un ami de George W. Bush, qui gérait de l’argent pour des Saoudiens. Pour Laurent, ce ne sont pas juste des relations diplomatiques, ce sont des intérêts financiers personnels entremêlés. C’est là qu’il perd un peu les sceptiques les plus rigoureux : quand il transforme une proximité d’intérêts en une conspiration active. Mais d’un autre côté, il a raison de souligner que ces liens ont rendu l’administration américaine incroyablement complaisante envers Riyad, même après avoir découvert l’origine des terroristes.
12:11 Lena : En gros, ce que tu dis, c’est que Laurent a raison sur le diagnostic -- une alliance trouble et une protection suspecte -- mais qu’il va peut-être trop loin dans ses conclusions sur une prétendue « organisation commune » du chaos.
12:23 Miles : C’est bien résumé. C’est le problème de beaucoup de lanceurs d’alerte : ils trouvent une vraie faille, un vrai scandale, et ils essaient de tout expliquer par ce seul prisme. Laurent voit le 11 Septembre comme le point culminant de cette relation toxique. Pour lui, l’attaque a servi de catalyseur pour des plans déjà établis, comme l’invasion de l’Irak, qui n’avait pourtant aucun lien direct avec Al-Qaïda. C’est ce que Slavoj Žižek analyse aussi dans *First as Tragedy, Then as Farce* : l’événement est utilisé pour valider une idéologie préexistante.
12:49 Lena : C’est vrai que l’Irak, c’est le gros point noir de l’administration Bush. Utiliser le 11 Septembre pour aller chercher des armes de destruction massive imaginaires chez Saddam Hussein... Si on cherche une preuve de manipulation de l’opinion, elle est là. Laurent s’en sert pour dire : « Si on nous a menti sur l’Irak, pourquoi nous dirait-on la vérité sur le 11 Septembre ? ». C’est un argument puissant, psychologiquement.
13:09 Miles : Et c’est cet argument qui a donné tant d’écho à son livre. En 2003, quand le bouquin sort, on est en plein dans le mensonge de Colin Powell à l’ONU. La crédibilité de la parole officielle américaine est au plus bas. Laurent arrive au moment parfait. Il n’a pas besoin de prouver chaque détail de sa thèse ; il lui suffit de montrer que la version officielle est pleine de trous et que ceux qui la racontent sont des menteurs patentés sur d’autres dossiers. C’est une stratégie rhétorique très efficace, mais qui demande à l’auditeur de rester très vigilant sur les faits concrets.