2
La vie, une affaire de coopération avant tout 2:24 Blythe: Alors, si on suit ta chronologie, on commence avec LUCA, c'est ça ? L'ancêtre commun à tout ce qui respire, rampe ou fleurit. J'ai vu qu'il aurait vécu il y a environ 3,5 à 3,8 milliards d'années . Mais comment on passe d'une petite cellule solitaire à la complexité qu'on connaît ? On nous a toujours vendu l'évolution comme une compétition féroce, la loi du plus fort, Darwin et tout le reste.
2:49 Eli: Bah justement, c'est là qu'il y a un énorme malentendu. J'ai lu des travaux, notamment ceux de Lynn Margulis, qui disent que le moteur de la complexité, ce n'est pas la guerre, c'est la fusion. C'est la symbiose . Imagine : une cellule en "bouffe" une autre, mais au lieu de la digérer, elles décident de bosser ensemble. C'est comme ça qu'on a eu les cellules à noyau, les eucaryotes. Les mitochondries dans nos cellules ? C'étaient des bactéries indépendantes autrefois .
3:10 Blythe: C'est génial comme concept. On est littéralement des poupées russes de symbioses réussies. Ça change tout sur notre vision du social, non ? Si à la base de la vie, il y a l'entraide plutôt que l'élimination de l'autre.
3:21 Eli: Tu marques un point important pour ton concours. Le sociologue Bernard Lahire propose justement de refonder les sciences sociales à partir de ces structures du vivant . Il dit qu'on devrait regarder ce qui nous rapproche des autres espèces -- comme la dépendance des petits envers les parents ou la vie en groupe -- plutôt que de toujours chercher ce qui nous rend "uniques" . En fait, le social n'est pas le propre de l'homme. Les fourmis, les loups, les cachalots ont des structures sociales complexes sans avoir besoin de notre culture .
3:44 Blythe: Ah ouais, donc quand on parle de "société", on devrait inclure tout le monde ? Pas seulement les gens qui votent et qui paient des impôts, mais aussi les écosystèmes ? C'est ce que suggère l'anthropologue Philippe Descola, non ? Il dit qu'en Occident, on a fait cette séparation bizarre entre les humains qui ont une "âme" ou une culture, et le reste qui ne serait que de la matière ou des machines .
4:04 Eli: C'est le fameux "naturalisme" dont il parle dans son bouquin *Par-delà nature et culture*. Pour lui, c'est une exception historique. Dans beaucoup d'autres sociétés, notamment en Afrique ou en Amazonie, on considère que les plantes et les animaux sont des partenaires sociaux avec qui on négocie . Au Sénégal, par exemple, le vivant est perçu comme un réseau d'interdépendances où les forces invisibles, les eaux et les forêts font partie du même ordre que les humains .
4:27 Blythe: Ça remet les choses en perspective. On se croyait les maîtres du jeu, mais on redécouvre que notre autonomie est une illusion. Même sur le plan biologique, on ne survit que grâce à des réseaux. J'ai lu que sans les champignons, les plantes n'auraient jamais pu sortir de l'eau il y a 450 millions d'années . Les champignons leur apportaient les minéraux que les racines ne savaient pas encore extraire. On est sur une planète de coopération généralisée.
4:50 Eli: Et c'est cette coopération qui a permis les "grands bonds en avant". Mais attention, cette autonomie croissante du vivant -- sa capacité à réguler son milieu intérieur, ce qu'on appelle l'homéostasie -- a fini par nous donner un sentiment de toute-puissance . On a oublié que notre "bulle" de confort dépend toujours de la stabilité chimique de la planète. Et c'est là que l'histoire longue du vivant percute notre histoire courte d'humains modernes. On va voir comment on est passés de l'admiration du vivant à sa mise en boîte industrielle.