Lena : Miles, j'aimerais qu'on plonge un peu plus dans les détails de l'intervention de Joseph d'Arimathie sur le Calvaire. Les sources, notamment les visions d'Anne Catherine Emmerich, donnent des précisions assez incroyables sur la manière dont ça s'est passé. On n'est pas juste dans une évacuation rapide, c'est presque une liturgie, non ?
Miles : Ah, c'est d'une précision chirurgicale et d'une tendresse infinie. Selon ces récits, Joseph d'Arimathie et Nicodème arrivent avec tout un attirail : des échelles, des marteaux, des clous de rechange, et même des outres d'eau et des éponges. Ils ont tout prévu. Ils montent sur des échelles derrière la croix, attachent le corps de Jésus avec des draps pour qu'il ne tombe pas brutalement quand ils vont retirer les clous. C'est une logistique de l'amour, vraiment.
Lena : Et ce qui est touchant, c'est le soin qu'ils prennent. Ils retirent les clous en les chassant par derrière pour ne pas abîmer davantage les mains. Les sources racontent que Joseph soutient le haut du corps tandis que Nicodème s'occupe du reste. Ils descendent le corps échelon par échelon, avec une précaution de chaque instant, comme si Jésus pouvait encore ressentir la douleur. C'est là qu'on voit que Joseph d'Arimathie n'est pas juste un mécène qui offre un tombeau, il est là, les mains dans le sang, pour servir.
Miles : Exactement. Et il y a cette scène très forte où le corps est déposé sur les genoux de Marie. C'est Joseph et ses compagnons qui permettent ce dernier moment entre la mère et le fils. Ensuite, ils passent à l'embaumement. On parle de cent livres de myrrhe et d'aloès apportées par Nicodème. C'est une quantité royale ! Ça montre l'estime immense qu'ils avaient pour Jésus. Ils lavent le corps, l'enveloppent dans des bandelettes avec des herbes aromatiques... ils transforment une exécution ignominieuse en des funérailles de prince.
Lena : J'ai lu un passage fascinant sur le linceul que Joseph a acheté. C'était un coton très fin, de six aunes. Et selon la tradition, une fois le corps enveloppé, une empreinte miraculeuse du Christ serait apparue sur le drap. C’est ce qui a donné naissance à toutes les traditions autour du Saint-Suaire. Joseph d'Arimathie devient ainsi, malgré lui, le premier conservateur de la plus importante relique de la chrétienté. Il ne s'est pas contenté de donner une tombe, il a préservé l'image même du Christ pour les siècles à venir.
Miles : Et tu sais, ce rôle de « gardien du corps », on le retrouve aussi symboliquement chez les deux autres Joseph. Le premier Joseph, en Égypte, avant de mourir, demande que ses os soient ramenés en terre d'Israël quand le peuple partira. Il est le gardien de l'identité de son peuple à travers ses propres restes. Et Joseph, le père de Jésus, il est le gardien du corps de l'Enfant-Dieu pendant toute sa croissance. Il protège cette chair fragile contre Hérode. Il y a une continuité totale sur le respect dû au corps, qu'il soit vivant ou mort.
Lena : C'est vrai. Et il y a ce détail dans les sources sur le tombeau lui-même. Joseph d'Arimathie offre un tombeau neuf, taillé dans le roc, où personne n'avait encore été mis. Les sources font le parallèle avec la virginité de Marie : Jésus est né d'un sein vierge et il est déposé dans un tombeau vierge. Joseph d'Arimathie parachève en quelque sorte le cycle de l'incarnation. Il offre un écrin pur pour le repos du Messie.
Miles : C'est une image magnifique. Et ce tombeau se trouve dans un jardin, à quelques minutes du Calvaire. Les sources décrivent une grosse pierre, un peu arrondie, qu'il a fallu rouler avec des leviers. Joseph d'Arimathie est là, il pousse, il aide ses serviteurs. C'est un homme d'action. Il ne délègue pas cette tâche sacrée. Il scelle lui-même le sépulcre avant que le Sabbat ne commence.
Lena : Ce qui est fou, c'est qu'après cet acte, Joseph d'Arimathie disparaît presque des textes officiels, mais la légende prend le relais de façon incroyable. On raconte qu'il serait parti vers l'Occident, emportant avec lui le Saint-Graal—le calice de la Cène qui aurait recueilli le sang du Christ au pied de la croix. On le retrouve en Gaule avec Lazare et ses sœurs, puis en Angleterre, à Glastonbury. Il passe du statut de sénateur juif à celui de premier apôtre de la Grande-Bretagne.
Miles : Et là aussi, le lien avec le premier Joseph est fascinant. Le Joseph de l'Ancien Testament a sauvé sa famille en l'emmenant en Égypte, une terre étrangère. Joseph d'Arimathie, selon la légende, emmène la foi chrétienne vers des terres lointaines pour la sauver de la persécution à Jérusalem. Il y a toujours cette idée d'exil protecteur. Joseph plante son bâton à Glastonbury, et celui-ci se transforme en une aubépine miraculeuse qui fleurit à Noël. On retrouve encore le symbole de la vie qui jaillit du bois mort.
Lena : C'est une boucle parfaite. De la tunique colorée du fils de Jacob au linceul blanc du conseiller d'Arimathie, en passant par l'établi du charpentier de Nazareth, le nom de Joseph est indissociable d'un service concret, matériel et pourtant totalement habité par le divin. Ils sont les intendants de l'espérance.