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Le hurlement et la langue sans paroles 4:48 Lena: On arrive à un moment assez incroyable dans le livre, c'est quand Morizot raconte sa rencontre avec un loup dans la nuit noire du Vercors. Il ne se contente pas d'observer, il interagit. Il imite le hurlement du loup. Et là, le loup lui répond . C'est un moment de communication pure, mais qui débouche sur un constat assez drôle : le loup finit par se taire parce qu'il se rend compte que l'interlocuteur ne parle pas vraiment « loup » .
5:14 Miles: Ouais, Morizot dit qu'il est devenu le « barbare » du fauve . Pour les Grecs anciens, le barbare, c'était celui qui faisait « bar-bar », dont la langue était inintelligible. Là, c'est l'humain qui est le barbare parce qu'il bafouille des borborygmes sonores sans en maîtriser la grammaire sauvage . Mais ce qui est fascinant philosophiquement, c'est que ce hurlement est un langage sans prédication .
5:37 Lena: Qu'est-ce que tu entends par là ? On n'est pas dans le « le ciel est bleu » ou « le chat est noir », c'est ça ?
3:17 Miles: Exactement. C'est un parler au-delà du vrai et du faux . C'est purement performatif. Le hurlement « refait » la meute à distance, par-delà les dizaines de kilomètres . C'est un cri qui contient tout en même temps : « Je suis là », « Venez », « Fuyez », « Je suis perdu », « On fait meute » . C'est une étoile sonore dans le brouillard de la nuit .
6:00 Lena: C'est d'une poésie folle. Morizot imagine ce que le loup dit en puissance : il est à la fois le frère, l'amant, l'étranger, la mort et la joie . Ce n'est pas un simple signal reflexe, c'est une communication riche de multiples sens qui s'adressent à différents destinataires en même temps . Ça nous oblige à repenser ce qu'est l'intelligence et la communication. On a tendance à croire que si ça n'utilise pas des concepts abstraits comme nous, c'est inférieur. Mais en fait, c'est juste une autre manière d'habiter le sens.
6:32 Miles: Et ça pose une question géniale sur l'évolution. Pourquoi cette espèce a inventé cette façon-là de communiquer ? On tombe souvent dans le piège de l'adaptationnisme, l'idée que chaque organe ou comportement a une fonction unique et utilitaire, comme une pièce de machine conçue par un ingénieur . Mais le vivant est beaucoup plus bricoleur, plus créatif.
6:52 Lena: C'est ce qu'il explique avec l'exemple des plumes des dinosaures, qui existaient bien avant qu'ils ne sachent voler . Le vivant ouvre des dimensions d'être, des espaces pour des formes d'existence inventives . Le hurlement du loup n'est pas juste un outil, c'est une création de l'évolution qui permet une vie collective d'une intensité qu'on a du mal à imaginer.
7:12 Miles: C'est pour ça que Morizot insiste sur le fait que les animaux ne sont pas juste dignes d'une attention morale ou infantile. Ils sont nos cohabitants, ils partagent avec nous l'énigme d'être un corps qui interprète sa vie . En écoutant le hurlement du loup, on n'entend pas une bête, on entend une autre version du mystère d'être vivant .
7:30 Lena: Et ça change tout pour la suite. Si on commence à voir les autres espèces comme des « interlocuteurs » potentiels, on ne peut plus les traiter comme de simples objets de gestion ou des nuisibles. On entre dans une ère de diplomatie.